Artiste peintre reconnu pour ses œuvres où se croisent portrait, abstraction et imaginaire, Yann Lemieux a su tracer un parcours unique, de la gestion d’entreprise à la création artistique. Il nous parle ici de son évolution, de son processus créatif et de sa vision profondément humaine de l’art.

Tu as travaillé en animation, en événementiel et en gestion avant de te consacrer à la peinture. Quel a été le déclic qui t’a fait franchir ce pas ?
J'aime souvent parler de ma « première vie professionnelle » et de ma vie d'artiste. Pourtant, la transition entre les deux s'est faite assez naturellement, à un moment où j'étais prêt.
Vers 2015, un samedi soir devant la télévision, j'ai peint un mandala. Sans intention particulière. Juste pour le plaisir. L'action en elle-même m'a fait un bien fou. J'en ai refait d'autres, toujours pour le plaisir, et pour la première fois depuis l'adolescence, j'ai recommencé à envisager la possibilité d'une carrière artistique.
La différence, c'est que cette fois-là, je n'étais plus le même. J'avais accumulé plusieurs années d'expérience en gestion d'entreprise, autant en logistique qu'en vente et en marketing. Tout s'est donc mis en place assez naturellement. Je ne repartais pas de zéro.
Je m'étais donné un objectif de cinq ans pour vivre de mon art. Finalement, après seulement deux ans, la demande était devenue telle que je me retrouvais avec deux emplois à temps plein : directeur d'une entreprise d'un côté, artiste peintre de l'autre. Je dois avouer que le choix n'a pas été très difficile.
Après des années à consacrer mon énergie au succès et au développement d'entreprises appartenant à d'autres, j'ai ressenti le besoin d'investir ces mêmes compétences dans mon propre projet. Il y avait aussi cette liberté que je n'avais jamais connue auparavant. Pour la première fois depuis plus de quinze ans, je n'avais plus d'équipe à gérer. Je pouvais créer tous les jours, être maître de mon horaire, choisir mes collaborations et simplement être à l'écoute de mes propres envies, sans compromis.
Au fond, il n'y a jamais eu un élément déclencheur précis. C'est plutôt un parcours complet qui m'a mené jusque-là.
Quand j'étais plus jeune, je rêvais déjà de devenir artiste. Mais je n'avais absolument aucune idée de ce que ce métier représentait réellement. Avec le recul, je me dis que ce rêve n'avait peut-être jamais disparu. Il est simplement revenu de lui-même, au moment où j'étais enfin prêt et suffisamment outillé pour lui donner une vraie chance.
Tu navigues entre abstraction et figuration, entre street art et composition classique. Comment décrirais-tu ton style à quelqu’un qui ne te connaît pas encore ?
L'humain est toujours au centre de mes œuvres. Tout part d'un portrait que je viens plonger dans un univers souvent sombre, où les repères deviennent volontairement flous. J'y superpose des animaux, des paysages, des textures et plusieurs éléments en transparence, si bien qu'on ne sait jamais tout à fait ce qui appartient au premier plan ou à l'arrière-plan. C'est un peu comme une pensée : rien n'y est parfaitement clair, on n'en perçoit que des fragments.
J'aime que mes tableaux se découvrent tranquillement. Au premier regard, on voit un visage. Puis, quelques secondes plus tard, on remarque un bâtiment, un oiseau, une forêt ou un autre détail qui était pourtant là depuis le début. Cette deuxième lecture m'intéresse autant que la première.
Même si je considère mon travail comme figuratif, il y a toujours une partie qui bascule vers l'abstraction. La déconstruction, les coulures, la gestuelle et les accidents font partie intégrante de mon langage visuel. J'aime quand certaines zones restent ouvertes à l'interprétation plutôt que d'être entièrement expliquées.
Au fond, je peins rarement un visage simplement pour peindre un visage. J'essaie plutôt de donner une forme à quelque chose qu'on ne voit pas : une émotion, un souvenir, une idée qui flotte ou un conflit intérieur. Les transparences me permettent justement de faire cohabiter plusieurs niveaux de lecture dans une seule image.

La figure féminine est au cœur de ton travail. Qu’est-ce que ce sujet te permet d’exprimer ?
Depuis toujours, du dessin à la peinture, ce sont les portraits de femme qui m'attirent naturellement. Les regards surtout. J'y vois une certaine grâce, une délicatesse dans les traits, dans les expressions, dans les longues chevelures.
En écrivant cette réponse, je réalise d'ailleurs que c'est probablement un biais de notre époque. On associe facilement ces qualités à la femme, alors qu'un homme pourrait tout aussi bien les incarner. Malgré tout, les récits fantastiques, les mythologies et plusieurs univers qui nourrissent mon imaginaire mettent souvent les figures féminines au premier plan. Je pense que ça influence inévitablement ma façon de créer.
Avec les années, à force d'introspection et d'analyse de mon travail, je réalise aussi qu'il y a peut-être autre chose. Beaucoup de mes œuvres parlent de sujets très personnels, de réflexions, de souvenirs ou d'émotions qui m'appartiennent. Pourtant, le fait de passer par un personnage féminin, mon « opposé », crée une certaine distance. Ça rend plus difficile l'association immédiate entre l'œuvre et son artiste.
Ou peut-être est-ce simplement de la pudeur. Je ne suis pas quelqu'un de particulièrement démonstratif. C'est peut-être une façon de parler de moi sans avoir l'impression de me mettre complètement à nu.

Tes performances de peinture en direct sont centrales dans ta pratique. Qu’est-ce que peindre en public t’apporte ?
Au départ, c'était avant tout une façon différente de diffuser mon travail. Une exposition montre le résultat final, alors qu'une peinture en direct permet aux gens d'assister à une partie du processus créatif, un moment auquel ils n'ont normalement jamais accès. Je déplace littéralement une partie de mon atelier sur un événement. Les gens sont curieux, surpris, impressionnés. Ils voient les hésitations, les erreurs, les corrections… bref, tout ce qui donne naissance à une œuvre.
Évidemment, ça vient aussi avec beaucoup de pression. Quand plusieurs centaines de personnes te regardent travailler, tu ne peux pas attendre que l'inspiration arrive. Il faut avancer, prendre des décisions et accepter qu'elles soient visibles de tout le monde.
Avec les années, j'ai appris à ne plus subir cette pression, mais à m'en servir. Beaucoup de techniques que j'utilise aujourd'hui sont nées pendant des performances publiques. Parce que je devais trouver une solution rapidement, parce que je n'avais pas le luxe de recommencer ou simplement parce qu'une erreur m'a obligé à essayer quelque chose de nouveau. Je suis convaincu que plusieurs d'entre elles ne seraient jamais apparues dans le confort de mon atelier.
C'est aussi comme ça que sont nés mes speed paintings : quinze minutes pour réaliser un portrait géant, avec un chronomètre bien en vue et une musique qui fait monter la tension autant chez moi que chez le public. C'est probablement l'exercice le plus exigeant que je pratique, mais aussi celui qui m'a le plus fait évoluer.
Au fond, les meilleures idées que j'ai eues sont souvent nées dans des situations où je n'avais pas le choix de trouver une solution rapidement. Chaque événement est différent. Les conditions changent, le public change, l'environnement change. C'est une excellente façon d'éviter de tomber dans une routine et de continuer à faire évoluer ma pratique.

Tu travailles avec une acrylique à viscosité ultra-faible. Comment as-tu découvert cette technique, et qu’est-ce qu’elle t’offre que d’autres médiums ne permettent pas ?
Au départ, je travaillais avec une acrylique beaucoup plus épaisse, celle avec laquelle la majorité des artistes commencent. Je n'avais rien contre elle. J'arrivais à faire des choses dont j'étais satisfait, mais j'avais toujours l'impression qu'il me manquait quelque chose.
Comme je suis du genre à constamment remettre ma façon de travailler en question, j'ai commencé à essayer une foule de peintures, de médiums, d'outils et de techniques. C'est un peu par hasard que je suis tombé sur l'acrylique Golden High Flow. Je précise au passage que je ne suis pas commandité !
J'y ai découvert des pigments extrêmement riches, des couleurs qui conservent leur intensité en séchant et, surtout, une véritable transparence. Pour moi, ça a complètement changé ma façon de peindre. Je pouvais enfin superposer des éléments pour de vrai, plutôt que de simplement créer une illusion de transparence avec des dégradés. C'est devenu l'un des fondements de mon langage visuel.
L'autre avantage, beaucoup plus terre à terre, c'est sa rapidité de séchage. Je peux revenir très rapidement sur une même zone, multiplier les couches et construire une image de façon beaucoup plus efficace. Cette peinture suit mon rythme plutôt que de m'obliger à ralentir. C'est probablement le médium qui se rapproche le plus de la façon dont j'imagine une œuvre pendant que je la crée.
Qu’est-ce qui t’a poussé à quitter le modèle des galeries traditionnelles pour fonder ton propre atelier-galerie en 2021 ?
À l'époque, j'avais envie d'explorer une façon différente de montrer mon travail. Je ne voulais pas seulement présenter des œuvres terminées sur des murs blancs. Je voulais que les gens puissent entrer directement dans mon univers, visiter mon atelier, voir où les tableaux prennent naissance et parfois même assister au processus de création. Pour moi, la création et la diffusion faisaient partie d'une même expérience.
Mon atelier-galerie est rapidement devenu beaucoup plus qu'un lieu d'exposition. J'y ai organisé des art jams, des expositions collectives, des ateliers créatifs pour toutes sortes de clientèles, des activités de médiation culturelle et plusieurs événements-bénéfice pour différents organismes communautaires. J'ai aussi eu le plaisir d'y accueillir d'autres artistes. Pas nécessairement pour produire une œuvre ensemble, mais parfois simplement pour créer côte à côte, échanger des idées, se nourrir mutuellement ou briser un peu la solitude que ce métier impose.
Je suis extrêmement reconnaissant de tout ce que ces cinq années m'ont apporté. J'y ai vécu des rencontres extraordinaires, des collaborations marquantes et des projets que je n'aurais probablement jamais réalisés autrement.
Mais je dois aussi être honnête : toute cette effervescence demande énormément d'énergie. Entre la gestion de l'atelier, l'organisation des événements et la création, les journées deviennent vite très longues. En 2026, j'ai senti que c'était le bon moment pour revenir en galerie. Pas parce que je tournais le dos à mon atelier-galerie, mais parce que j'avais envie de souffler un peu et de remettre davantage de temps et d'énergie là où je suis le plus heureux : devant une toile. Pouvoir compter sur une galeriste pour représenter et diffuser mon travail me permet aujourd'hui de retrouver cet équilibre.

Nomme un artiste qui t’inspire, et pourquoi.
Sans hésiter, Alfons Mucha.
Ce qui me fascine chez lui, c'est sa capacité à donner du mouvement à une image pourtant complètement immobile. Les cheveux, les drapés, les compositions… tout semble flotter avec une fluidité incroyable. On oublie presque qu'on regarde une image fixe.
J'admire aussi sa façon de marier un langage très graphique à des proportions réalistes. Il réussit à créer des univers presque oniriques sans jamais perdre le spectateur. Tout est parfaitement équilibré.
Je peux passer énormément de temps à observer ses œuvres. À chaque fois, je découvre un détail, une ligne ou une composition qui m'avait échappé. Plus je les regarde, plus je comprends pourquoi elles traversent aussi bien le temps. C'est une qualité que j'admire énormément.
Est-ce que tu as des projets futurs dont tu voudrais nous parler ?
Je présente depuis peu une nouvelle série de onze œuvres à la Galerie d'art Annick Perron, à Baie-Saint-Paul. C'est mon premier retour en galerie après près de cinq ans. Cette série va continuer d'évoluer au cours des prochains mois et plusieurs nouvelles œuvres viendront s'y ajouter.
J'aurai aussi le bonheur d'agir comme président d'honneur de la troisième édition du Cercle PB15, un événement qui amasse des fonds pour soutenir la sécurité alimentaire des enfants de la région de Québec. Une trentaine d'artistes, des centaines d'œuvres et une cause essentielle. C'est un projet qui me tient particulièrement à cœur.
Enfin, je prépare la diffusion de speed paintings hebdomadaires en direct, simultanément sur plusieurs plateformes, depuis mon atelier. Après plusieurs années à réaliser ce type de performances lors d'événements, j'avais envie de les rendre accessibles à un plus grand nombre de personnes. Les gens pourront assister à tout le processus de création, poser leurs questions en direct et suivre l'évolution d'une œuvre, du premier coup de pinceau jusqu'au résultat final.
Pour en savoir plus sur le travail de Yann Lemieux : Site web et Instagram.

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