Plongez dans l’univers de Meriam Benkirane. Architecte d’intérieur de formation, l'artiste marocaine décode la complexité de notre modernité urbaine. À travers un vocabulaire géométrique vibrant, elle explore les systèmes invisibles de la société et questionne la place du vivant face à l'effervescence technologique. Rencontre avec une conscience en mouvement.

Vous êtes architecte d'intérieur de formation : comment ce parcours a-t-il façonné votre regard d'artiste et votre pratique artistique ?
Mon parcours d'architecte d'intérieur nourrit mon regard, mon processus et ma pensée dans ma pratique actuelle.
D'une part, j'ai hérité des chantiers d'architecture d'intérieur ce regard sur l'intérieur d'un bâtiment, sa construction, ce qui fait ses systèmes. J'ai longtemps observé ce qui constituait un bâtiment pendant sa construction et qui devient invisible une fois terminé. Les villes sont faites comme ça aussi, et nos modes de fonctionnement en société également : il y a toujours des systèmes invisibles qui régissent le visible, et moi, je m'intéresse à ces systèmes. J'essaye de comprendre comment on fonctionne dans notre modernité urbaine, j'essaye de voir aussi comment on évolue avec toutes les évolutions en cours: c'est un système qui change perpétuellement dans sa structure.
Dans mon processus, cette étape dans le bâtiment m'a aussi appris à travailler en calques, en couches qui se superposent dans ma créativité, littéralement des vrais calques, avec dans chacun une couche d'information ou de complexité à développer. Ensuite, j'ai aussi exploré le dessin en 3D, autant à la main qu'en modélisation sur ordinateur ; j'utilise encore tous les logiciels de dessin d'archi pour certaines étapes de mon processus.
Vous dîtes vous nourrir de l’effervescence urbaine. Parlez-nous de Casablanca et de ce que cette ville vous apporte créativement.
J'ai toujours vu Casablanca comme un laboratoire d'architecture en pleine évolution, c'est extrêmement inspirant pour moi. J'observe les formes, les styles, la façon dont la lumière se pose sur les bâtiments, chacun d'une époque et d'un style différent, et ça me nourrit dans l'expression de ma symbolique et des systèmes que je développe. Et puis il y a aussi son énergie, son évolution rapide : la ville dans laquelle j'ai grandi change constamment, elle se modernise, et cette rapidité me nourrit.

D'où vient ce vocabulaire de formes géométriques et de couleurs vives devenu votre signature ?
Mes formes viennent du monde urbain, du monde organique, et j'y ajoute beaucoup de symbolique. Je m'inspire des éléments qui constituent les systèmes de notre modernité urbaine : bâtiments, routes, tubes. J'y ajoute de l'organique, des formes humaines, mes personnages, mes mains, et j'aime juxtaposer tout ça avec un vocabulaire symbolique qui vient de mon espace mental, de ma perception de certains concepts que je vois comme des images en mouvement. J'aime imbriquer tout ça, comme si je faisais une sorte de mind mapping qui essaye de répondre à des questions existentielles.
Mes couleurs sont un reflet du monde tel qu'il est : vibrant, parfois saturé, qui appelle à avoir l'attention de tous, qui essaye de te vendre quelque chose, qui essaye de t'apprendre quelque chose, ou qui essaye juste d'être ce qu'il est et de te laisser émerveillé par sa propre grandeur. Le monde urbain et technologique est une explosion de couleurs saturées, le monde intérieur est plus subtil ; j'aime les deux, alors je peins les deux.

On dit souvent que votre travail est un miroir de votre analyse du monde. Pourriez-vous choisir une œuvre en particulier et nous montrer comment cela s'y exprime concrètement ?
Dans l'œuvre "Where the lions weep" (ci-haut), j'ai deux personnages au centre. L'un est complet, avec une tête entière et deux bras ; l'autre n'est que la moitié de lui-même, mais il soutient celui qui est devant lui, il lui donne de la force pour aller de l'avant. Ces deux personnages flottent dans un enchevêtrement de tubes roses qui sortent d'un bâtiment, et de plateformes qui, au lieu de les soutenir, sont verticales et tenues par des mains humaines, le tout devant un écran jaune et lumineux qui fait comme un cadre pour eux.
Pour moi, c'est une symbolique de notre époque : la relation humaine est centrale. Certains ont plus de ressources que d'autres, que ce soit à l'échelle individuelle, d'une localité, d'un pays ou du monde entier, mais le fort n'est fort que parce qu'il utilise les ressources du plus faible. Et pourtant, on s'entraide : c'est ça, l'humanité, depuis toujours. Mais cette humanité est de moins en moins humaine ; elle est entourée de plateformes qui miment nos relations tout en tendant, avec le temps, à les supprimer, nous laissant l'illusion d'une relation et un sentiment de malaise inexplicable. On pense s'appuyer sur elles, mais au fond on s'appuie sur l'humain et sur le vivant. L'artificiel prend la place, mais au centre, il y aura toujours le vivant.
Au fond, je crois que ce qui m'intéresse, c'est d'essayer de comprendre tout ça, le monde urbain dans lequel je vis, comprendre ses systèmes. Et d'essayer de créer des systèmes qui fonctionnent, qui répondent à une question qui m'obsède : comment le progrès technologique et urbain peut-il s'accompagner d'un progrès profond du vivant, tout le vivant, pas seulement l'humain ? Comment pourrait-on utiliser tous ces outils que l'humanité a développés avant nous ?

Vos œuvres questionnent la place de l'humain face aux nouvelles technologies. Quel est votre propre rapport aux outils digitaux ?
Pour moi, la technologie est à penser. Sauf qu'elle évolue très vite, et donc le temps de la penser, il faut déjà la repenser. J'essaye toujours d'avoir un cadre qui me permette de l'utiliser comme un outil amplificateur de ma pensée, de ma créativité. Je l'utilise pour observer le monde, ses tendances, pour concevoir mes œuvres à certaines étapes; elle est très présente dans ma vie. Mais en même temps, je sais que je tombe beaucoup trop facilement dans ses dérives, alors je suis vigilante, j'essaye plein de systèmes pour me préserver sans m'en couper.
Par exemple, depuis plus d'une année, je n'ai plus de réseaux sociaux sur mon téléphone ; je les ai sur ma tablette, et comme j'utilise ma tablette pour travailler, ça marche pour moi. J'utilise Instagram pour m'inspirer, communiquer, mais je ne passe plus des heures à scroller : ce qui ne me convenait pas du tout, ça m'enlevait ma capacité à penser et à être créative. Je sais aussi que, quand je dois peindre, je dois avoir un certain état d'esprit, clair. Donc je m'oblige à avoir une hygiène d'utilisation des technologies avant mes blocs de peinture. J'ai l'impression que mon esprit sature quand je ne mets pas de limite à leur utilisation.
Je vois ces outils comme des amplificateurs de mes capacités, mais qui peuvent aussi les remplacer : du coup, je perds certaines aptitudes que je n'exerce plus si je les délègue. Surtout depuis la démocratisation de l'usage de l'IA. Je sens qu'il est vraiment important de continuer à avoir une réflexion purement humaine, que je peux retravailler et aiguiser avec un outil extérieur, mais sans toucher au fond ce qui fait que je peux avoir une réflexion qui m'est propre. Ca, c'est dangereux pour moi. J'accorde aussi une grande importance à savoir ce qui m'appartient dans mon esprit et dans mon cœur, et ce qui ne vient pas de moi ; donc je fais attention à ce qui entre à travers les technologies. Je tiens à ce que ça reste un outil qui me sert, et non que ça dérive, et que je devienne l'outil d'intérêts qui ne sont pas les miens.
En fait, je crois profondément que l'espace de la pensée, de la conscience, est sacré : c'est là que tout est créé pour la première fois. L'espace de l'imagination, de la créativité, c'est le berceau de l'espoir, et je tiens à ce que ce berceau reste pur, qu'il ne soit pas envahi par une multitude de voix et d'orientations. Je tiens à défendre mon esprit. Alors j'utilise les outils IA, les réseaux sociaux, les écrans, etc., mais d'une façon qui me semble respectueuse de mon esprit. Et je questionne aussi leur utilisation et leur impact sur la société : en termes de relation humaine, en termes d'impact sur l'emploi, et sur le fait qu'on ne sait plus faire les tâches qu'on délègue
Vous dites puiser dans vos intuitions et vos sensations : comment une œuvre naît-elle concrètement chez vous, de la première idée à la réalisation ?
Au début c’est un dessin sur mon carnet, intuitif, brut. J’ai toujours un de mes carnet sur moi, le moment idéal pour moi c’est quand je suis entourés, quand c’est bruyant et que je me perd dans le bruit, c’est une façon de clarifier mon esprit. Ensuite je met des couleurs ou pas, ça dépend du dessin, de ce qu’il raconte. Parfois j’aime le laisser s’exprimer en composition pure, parfois il a besoin de couleur .

Nommez un artiste qui vous inspire, et pourquoi il vous inspire.
J’aime beaucoup le travail de Jason Boyd Kinsella; il peint des paysages psychologiques. Il travaille à l'huile en utilisant des techniques de vieux maîtres tout en étant très moderne dans son sujet et sa pratique, et ça m'inspire. Je me sens proche de sa pratique parce que lui peint des paysages émotionnels de personnes et moi je peins des systèmes qui racontent une époque. Il peint la complexité individuelle et moi la complexité collective. Et puis, sur un plan purement irrationnel, son travail me touche profondément.
Vous avez des projets ou expositions futures dont vous aimeriez nous entretenir?
En ce moment, je suis en train de préparer ma prochaine exposition solo avec la Galerie 38 à Marrakech. C'est une exposition qui continue d'explorer le thème de l'espoir ; elle s'articule autour de la série de toiles à l'huile « Factory of Hope », qui explore les mécaniques de l'espoir et pose la question suivante : comment crée-t-on de l'espoir dans l'époque où l'on évolue aujourd'hui ? Comment peut-on croire à nouveau au progrès, comment peut-on redéfinir le progrès, et comment se réapproprier les outils que nous avons créés pour améliorer nos vies ?
Pour en savoir plus sur le travail de Meriam Benkirane : Site web et Instagram.

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