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Emmette Lewis

Découvrez le parcours d’Emmette Lewis, artiste visuelle établie à Toronto. Dans cette entrevue, elle partage des réflexions intimes sur l’identité, la mémoire diasporique et la matérialité, en explorant la tension entre ses racines sud-africaines et sa vie au Canada.

Qu’est-ce qui vous a menée vers les arts visuels, et à quel moment avez-vous su que ce serait plus qu’une simple passion?

En grandissant, j’ai toujours évolué dans des environnements artistiques. Ma tante était peintre, et j’ai passé de nombreux week-ends dans son atelier à suivre des cours et à absorber tout ce que je pouvais. L’art était aussi la seule matière que j’aimais vraiment à l’école, alors je me suis naturellement tournée vers toutes les occasions créatives qui s’offraient à moi.
Au-delà de la pratique artistique, j’étais également fascinée par l’art comme sujet d’étude. Je ressentais le besoin d’en apprendre le plus possible sur son histoire, sa théorie et son rôle dans la culture contemporaine. J’ai su très jeune que je voulais devenir artiste, même si je n’arrivais pas vraiment à concevoir cela comme une carrière. Plutôt que de suivre un plan précis, j’ai simplement suivi mon instinct. J’essaie encore de trouver ma place sur la scène artistique torontoise, mais j’ai l’impression d’avoir enfin trouvé un certain équilibre. J’ai aussi eu la chance d’avoir des parents qui m’ont encouragée à poursuivre cette voie. J’ai le sentiment de leur devoir toute ma carrière.

Vous avez grandi entre l’Afrique du Sud et la Colombie-Britannique avant de vous établir à Toronto. Comment ce parcours géographique a-t-il façonné votre vision de l’identité, et comment cela se manifeste-t-il dans votre travail?

D’un point de vue à la fois matériel et conceptuel, je puise mon inspiration en Afrique du Sud, en Colombie-Britannique et à Toronto. Chacun de ces lieux possède son propre langage artistique, et c’est un privilège d’être entourée d’une énergie créative aussi riche et vibrante. Ce sont tous des pôles artistiques exceptionnels. Mon expérience de l’Afrique du Sud comparée à celle du Canada correspond à deux réalités profondément opposées. Bien que ces deux endroits soient pour moi des foyers, ils impliquent des conceptions très différentes de ce que signifie « être chez soi ». Lorsque mes parents ont immigré au Canada, ils ont fait de grands efforts pour préserver nos traditions et notre culture sud-africaines. Toutefois, le fait d’avoir grandi sans être en contact quotidien avec cette culture m’a amenée à ne la comprendre qu’à distance. Ainsi, lorsque je suis retournée en Afrique du Sud, même entourée de ma famille, je me sentais toujours comme une touriste. Et lorsque je vivais en Colombie-Britannique, je n’avais jamais vraiment l’impression d’être chez moi. Tout cela m’a amenée à voir l’identité non pas comme un état unique et linéaire, mais comme quelque chose en constante évolution. Nous nous adaptons continuellement à nos environnements et nous passons de l’un à l’autre. Il est important de préserver les parties de soi qui ne s’intègrent pas parfaitement aux attentes ou aux catégories prédéfinies. Ces expériences m’ont également inspirée à aborder dans mon travail des thèmes comme l’identité imposée par l’État, l’appartenance et l’immigration.

Vous intégrez parfois des passeports, des timbres ou d’autres documents d’archives familiales dans vos œuvres. Comment choisissez-vous ces objets, et qu’apportent-ils que la peinture seule ne peut exprimer?

Travailler avec des matériaux physiques me permet d’entretenir un rapport intime avec les histoires, les souvenirs et les récits que j’explore dans mon travail. Je considère aussi ces objets comme des formes de preuve particulièrement puissantes, puisqu’ils portent un lien tangible avec les personnes et les lieux dont ils proviennent. Le processus d’intégration est très intuitif. Certaines œuvres nécessitent leur présence physique, tandis que d’autres fonctionnent mieux uniquement par la peinture. Je n’introduis ces matériaux que lorsqu’ils renforcent la relation entre l’objet et le récit exploré. Sur le plan personnel, le fait d’être éloignée géographiquement des objets et archives familiales restés en Afrique du Sud fait en sorte que le travail avec les quelques documents que je possède devient une manière de me reconnecter à ce foyer. Il y a quelque chose de puissant dans l’intégration d’un matériau brut, inhabituel et profondément personnel à la surface d’une peinture.
Mon intention est de montrer comment ces objets ont non seulement contribué à ma compréhension personnelle de l’identité, mais aussi comment ils ont été façonnés par des structures plus vastes comme les frontières, la citoyenneté et les systèmes bureaucratiques. La présence physique de ces objets porte des histoires que je ne connaîtrai peut-être jamais complètement et que je n’ai pas vécues directement. Pourtant, grâce à leur transformation au sein de l’œuvre, ils acquièrent de nouvelles significations.

Vous décrivez parfois la diaspora comme un espace « entre deux mondes ». Comment cet entre-deux se traduit-il visuellement dans vos compositions?

Mon travail s’appuie principalement sur des photographies familiales, souvent des images de mes parents et de mes proches en Afrique du Sud. J’utilise ces photographies comme un moyen d’entrer en relation avec les aspects de mon héritage auxquels j’ai un accès limité : les célébrations familiales, les traditions, la musique, la nourriture, tous ces moments qui créent un sentiment d’appartenance.
Plutôt que de m’appuyer sur des symboles évidents, je m’intéresse davantage aux expériences quotidiennes et vécues. Visuellement, j’aborde cet état d’« entre-deux » à travers les notions d’absence et d’interruption. Les tons rouges et jaunes brûlés présents dans mes œuvres sont destinés à évoquer une sensation émotionnelle de chaleur, comme le fait de rentrer chez soi ou d’être entourée de ses proches.
J’introduis souvent des interventions liminales ou des silhouettes florales qui masquent et transforment partiellement les photographies originales. Ces interruptions créent un espace entre ce qui est présent et ce qui manque, me permettant d’insérer ma propre perspective sans complètement perturber l’image. Je modifie également certaines images en y ajoutant de petites références ou symboles évoquant la Colombie-Britannique ou Toronto, dissimulés dans la composition. De cette manière, je crée ma propre forme d’autodocumentation.

Pouvez-vous décrire comment une œuvre prend vie, de l’idée initiale à la pièce terminée?

Le processus est honnêtement complètement aléatoire. Je vois une photographie ou une idée me vient spontanément à l’esprit, et je sais immédiatement que je dois la peindre. Je ne fais jamais de croquis préparatoires ni d’études préliminaires. Je me lance généralement directement dans le travail, en espérant que tout se mette en place au fur et à mesure. Même si le départ est instinctif, l’exécution de la peinture est extrêmement méticuleuse. Je déteste voir des contours ou des lignes trop nets, alors je passe des heures à fondre les transitions, même lorsqu’une ligne est invisible pour le spectateur. L’œuvre est terminée lorsque ce désir de peindre l’image s’est dissipé.

La peinture à l’huile semble être votre médium de prédilection. Qu’est-ce qui vous attire autant vers lui?

En réalité, je n’ai jamais utilisé autre chose comme médium principal. Les premiers matériaux auxquels j’ai eu accès étaient des bâtons d’huile, et j’en suis immédiatement tombée amoureuse. J’aime travailler à grande échelle, et certaines œuvres peuvent prendre des semaines, voire des mois à être réalisées. La peinture à l’huile me permet de prendre du recul, d’évaluer et de réfléchir à l’œuvre, puis d’y revenir plus tard sans perdre la possibilité de retravailler sa surface. Je trouve que peindre à l’huile ressemble presque à de la sculpture réalisée au pinceau sur une toile. C’est un médium incroyablement flexible et malléable qui permet de construire des couches, de la texture et de la profondeur d’une manière extrêmement puissante.

Nommez un artiste qui vous inspire et dites-nous pourquoi.

Comme toutes les personnes obsédées par le portrait, j’adore Jenny Saville. J’ai vu son travail en personne et je n’ai jamais eu une réaction aussi viscérale et émotionnelle devant une œuvre d’art. Sa capacité à capturer les expressions est incomparable. Je suis tout autant fascinée par la maîtrise technique et la richesse narrative du travail de Njideka Akunyili Crosby. Sa capacité à créer profondeur et forme à travers le collage est tout simplement géniale.

Avez-vous des projets ou expositions à venir dont vous aimeriez nous parler?

Je suis actuellement en résidence au Cedar Ridge Creative Centre, et l’exposition se déroulera tout au long du mois de septembre! Je suis également artiste invitée pour l’été à l’Ingram Gallery.


Pour en savoir plus sur le travail d’Emmette Lewis : site web et Instagram.

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