Pour Nicole Schultz, le cadre est bien plus qu’une simple touche finale. Il fait partie intégrante de l’œuvre elle-même. Forte d’un parcours qui englobe les beaux-arts, l’encadrement sur mesure, la gestion de galerie et l’entrepreneuriat, Schultz a développé un langage visuel unique qui fusionne géométrie précise et abstraction expressive. Nous avons discuté avec elle de l’évolution de sa pratique, des idées qui sous-tendent ses compositions fracturées et des artistes qui continuent de l’inspirer.

Comment décririez-vous votre travail à quelqu’un qui le découvre pour la première fois ?
Mon travail est abstrait par nature. Certaines séries sont davantage axées sur la géométrie, tandis que d’autres sont plus organiques et fluides. Je travaille dans un style de peinture hard-edge qui intègre une technique sculpturale d’encadrement que j’ai développée et qui a évolué au fil des années pour inclure aujourd’hui des éléments de relief, d’assemblage et de techniques mixtes.
Ma pratique se situe à la croisée de la peinture et de la sculpture, puisque la peinture traverse littéralement le cadre pour jouer avec la lumière et l’ombre, la profondeur et les effets optiques angulaires. J’utilise le terme *Fractured Frames* (cadres fracturés) pour décrire cette fragmentation volontaire des cadres flottants qui alimente une grande partie de la narration dans chaque œuvre. Chaque cadre est découpé sur mesure pour s’adapter à la peinture : certains sont plus simples et épurés, d’autres plus complexes, anguleux et élaborés. Certains deviennent des portes ou des fenêtres vers l’intérieur ou l’extérieur de l’œuvre, tandis que d’autres prennent la forme de chemins fluides qui la traversent. D’autres encore évoquent une énergie explosive, semblable à des éclats projetés, rayonnant sous forme géométrique.
Des palettes de couleurs audacieuses, aux combinaisons complexes, se mêlent à des expressions hard-edge multicouches de lignes et de formes.
Votre parcours combine les beaux-arts, l’enseignement, l’encadrement professionnel sur mesure et l’entrepreneuriat. Comment chacune de ces expériences a-t-elle influencé votre pratique artistique actuelle ?
Les beaux-arts sont mon premier amour. C’est ce que j’ai étudié à l’université dans le cadre de mon baccalauréat en beaux-arts, avec une spécialisation en arts visuels et en création artistique. Pendant mes études, je travaillais à temps partiel pour apprendre le métier de l’encadrement sur mesure. Je voulais exercer une activité complémentaire à mon diplôme et j’aimais l’histoire ainsi que le romantisme associés à la tradition de l’encadrement.
J’y ai rapidement pris goût. Après avoir obtenu mon BFA et mon B.Ed., et après plusieurs années passées dans le métier, je me suis lancée à corps perdu dans l’ouverture d’une galerie commerciale et d’un atelier d’encadrement de 4 300 pieds carrés. Je réunissais ainsi mes passions et pouvais travailler activement dans mon domaine. Même si j’avais suivi une formation en enseignement et obtenu mon diplôme, j’ai réalisé que je voulais travailler de mes mains dans un domaine qui me passionnait. L’idée que mon attention ne soit pas consacrée à ma propre pratique artistique me préoccupait beaucoup. J’avais 25 ans, et transformer ma passion en entreprise s’est imposé naturellement grâce à l’enthousiasme que cela suscitait chez moi. C’était une motivation exceptionnelle.
L’entreprise a très bien fonctionné pendant environ huit ans, jusqu’à l’arrivée de la COVID, qui a rendu les choses très compliquées pour les petites entreprises. J’ai alors vendu l’entreprise et je suis retournée à la création artistique à temps plein. Cela m’a menée à la Benz Gallery, à London, en Ontario, qui a commencé à exposer mon travail dans son magnifique espace. Plus tard, j’ai collaboré avec la galerie pour y ouvrir un nouvel atelier d’encadrement. Cette aventure a été formidable. Reconstruire quelque chose de différent qui me permet de consacrer environ la moitié de mon temps à l’encadrement et l’autre moitié à l’art a été extrêmement enrichissant. Et c’est une équipe formidable dont faire partie.
Travailler avec d’autres artistes dans ma propre galerie a été extrêmement gratifiant et m’a permis d’acquérir une compréhension approfondie du monde des affaires de l’art : la création, la vente, la préparation et le perfectionnement des expositions, entre autres. J’ai adoré cette expérience. Je pense qu’elle m’a appris à être très intentionnelle aujourd’hui quant aux personnes avec qui je travaille et à la manière dont mon travail est représenté.
Ma pratique artistique s’est également développée en réponse directe à mon travail d’encadreuse. J’ai toujours été peintre, mais lorsque j’ai approfondi mon savoir-faire en encadrement et en travail du bois, ces disciplines ont commencé à dialoguer avec mes peintures. L’encadrement est devenu un autre médium avec lequel je pouvais jouer, sculpter et créer une véritable union avec l’œuvre.
Traditionnellement, le cadre agit comme un contenant pour l’œuvre, une maison qui la met en valeur et l’achève. Il m’a fallu des années d’expérience pour développer l’idée et la technique permettant de briser, en quelque sorte, ce contenant propre à la tradition de l’encadrement et de laisser émerger quelque chose de nouveau. Comme on dit : il faut apprendre les règles pour pouvoir les transgresser.
Je pense aussi que mon expérience d’entrepreneure m’a appris à prendre des risques et à essayer de nouvelles choses. Cela m’aide énormément dans ma pratique artistique, mais aussi dans ma manière de la gérer : la façon dont j’organise mon temps, dont je planifie mes œuvres, établis mes prix, réalise le montage, la photographie et la création ainsi que l’archivage de mon travail.

Vous décrivez votre travail comme de l’expressionnisme géométrique. Que signifie ce terme pour vous ?
Je considère mon travail comme appartenant au genre de l’abstraction géométrique. Cependant, pour être plus précise, il s’inscrit pour moi dans le domaine de l’expressionnisme géométrique, puisqu’il combine des couches de gestes intuitifs et expressifs avec des structures nettes, contrôlées et hard-edge.
Ces œuvres naissent d’expressions gestuelles qui, une fois superposées, commencent à construire un récit d’énergie et d’émotion brute, empreint de la tension entre liberté et contrôle.
J’aime cette tension et cette juxtaposition entre l’énergie expressive, brute et émotionnelle, et sa transformation en formes précises et rigoureusement maîtrisées sur le panneau. La forme et la géométrie deviennent un langage émotionnel. Les lignes et les formes dansent ensemble pour créer des relations. Tout cela possède pour moi quelque chose de profondément romantique.

Vos compositions semblent d’une précision remarquable. Quelle place laissez-vous à l’intuition ou aux découvertes inattendues pendant le processus créatif ?
Le processus débute de manière très libre, brute et expressive à travers des esquisses préparatoires. Je les considère comme des plans pour les œuvres de plus grande envergure, mais je sais désormais que certaines choses paraissent différentes à pleine échelle, procurent des sensations différentes et nécessitent des ajustements.
Le style pictural est effectivement très rigoureux dans son exécution, mais pas dans sa conception. Des changements surviennent constamment. Je prépare ma palette de couleurs avant de peindre, ce qui constitue un processus méticuleux et très contrôlé, mais même cette étape reste sujette aux modifications. Je vis avec l’œuvre au fur et à mesure de son évolution et j’en ressens l’énergie. Parfois, un simple changement de couleur dans une couche transforme complètement l’énergie de la pièce. Cela peut faire passer une sensation de noyade à une sensation de nage, pour ainsi dire. Les capacités émotionnelles et énergétiques de la couleur sont fascinantes.
La phase préparatoire est très expérimentale. C’est là que j’explore les combinaisons de couleurs, les fusions de techniques, les strates de couches, les textures et bien d’autres éléments.
Certaines de mes œuvres préférées sont nées d’expérimentations ludiques qui m’ont éloignée du chemin familier pour me conduire vers des territoires de découverte. Ces espaces inconnus, où l’excitation se mêle à l’intimidation devant un concept nouveau à réaliser, comptent parmi mes moments favoris.
C’est là que, selon moi, la créativité prend véritablement vie et vient à votre rencontre sur un plan presque mystique.

Vous mentionnez le mysticisme et la narration abstraite comme sources importantes d’inspiration. Pouvez-vous nous parler d’une œuvre qui incarne particulièrement ces idées ?
Comme je l’ai évoqué, lorsque l’on est dans un état de flux créatif et que l’on s’aventure en territoire inconnu, on s’éloigne du sentier familier de sa pratique artistique et quelque chose commence réellement à s’animer. C’est à ce moment que je ressens le plus intensément l’énergie créatrice.
Pour moi, cette sensation possède une qualité mystique, dans la mesure où l’on a parfois l’impression de se connecter à quelque chose d’Autre : une force créatrice, une énergie créative. Je me demande souvent ce qui alimente cette expérience et à quoi nous nous relions lorsque nous surfons sur cette magnifique vague qu’est l’état de flux. Cela me rappelle certaines sensations ressenties lors de méditations profondes. Peut-être s’agit-il d’une conscience créative collective, peut-être de notre moi supérieur, ou de toute autre interprétation qui résonne avec chacun.
Une œuvre récente qui incarne ces idées est *Lifting The Veil*, une pièce de 36 x 60 pouces qui explore l’idée d’entrevoir ce qui se cache derrière le voile de la réalité. Les formes et les textures s’y déplacent comme dans un kaléidoscope, apparaissant et disparaissant tour à tour, fracturant à la fois les formes de la peinture et celles du cadre.
Cette œuvre est clairement née d’une inspiration méditative. Elle ouvre un voile à l’intérieur de la peinture et permet au spectateur d’apercevoir une autre réalité ou une autre dimension. Dans une petite section de l’œuvre, la lumière et la couleur se transforment à mesure qu’une fenêtre s’ouvre dans le cadre. C’est une sorte d’ouverture de la conscience ou de l’esprit.
Les titres viennent toujours après l’achèvement des œuvres, lorsque j’ai pu ressentir leur atmosphère et m’imprégner de leur énergie conceptuelle.
Cette pièce était particulièrement complexe et détaillée, avec un nouvel intérêt pour la lumière, l’ombre et la texture, ainsi que pour la manière d’ouvrir un espace de dialogue. J’ai terminé l’œuvre et lui ai donné son titre.
Environ un mois plus tard, j’ai appris que l’un de mes artistes préférés, James Turrell, connu pour son travail sur la lumière, l’espace et la couleur à travers des installations monumentales, venait d’ouvrir une importante exposition personnelle chez Gagosian intitulée *Lifting the Veil*. Il y créait des environnements silencieux et spirituels à travers la lumière et l’espace.
Cette coïncidence m’a fascinée. Elle rejoint l’idée d’une conscience créative à laquelle nous nous connectons, mais aussi les différentes façons dont nous utilisons la couleur, la lumière et l’abstraction pour raconter des histoires ou transmettre des émotions et des concepts. Il me semble naturel d’utiliser un langage visuel abstrait pour représenter des idées et des sentiments eux-mêmes abstraits et immatériels.
Parfois, lorsque l’on est plongé dans cet état de flux créatif, des connexions inattendues émergent. On se perd dans le travail puis, en prenant du recul, on réalise que tout ce que l’on a traversé s’est inscrit dans l’œuvre, traduit dans un étrange langage abstrait. J’aime ces moments où l’on s’oublie dans le processus créatif et où la dimension conceptuelle s’exprime inconsciemment. C’est cela, pour moi, la part mystique de la création.
Après avoir dirigé une galerie d’art pendant plusieurs années, votre regard sur le monde de l’art a certainement évolué. Qu’est-ce que cette expérience vous a appris en tant qu’artiste ?
Le fait de représenter d’autres artistes tout en étant moi-même artiste m’a beaucoup appris sur l’importance de la représentation et sur la nécessité d’être intentionnel quant aux personnes avec lesquelles on travaille et à la manière dont elles nous représentent réellement.
Il est essentiel de considérer la façon dont elles comprennent et traitent votre travail, ainsi que la manière dont elles vous considèrent en tant qu’artiste. Les galeries constituent le lien entre l’artiste et le collectionneur. Ce sont elles qui transmettent l’essence de votre démarche artistique. Je crois qu’il est important que ce message soit relayé fidèlement afin de préserver l’intégrité du travail et de la carrière de l’artiste. Il est tout aussi important que les œuvres soient présentées à leur plein potentiel. L’espace et l’expérience de la mise en exposition sont aussi importants que les œuvres elles-mêmes.
Cela fonctionne évidemment dans les deux sens dans la relation artiste-galerie. Il est essentiel d’entretenir des relations positives, d’être sélectif dans ses collaborations et de sentir qu’il existe un véritable niveau de confiance ainsi qu’une qualité de travail à la hauteur des attentes.
J’ai lu il y a plusieurs années un article sur l’importance pour les galeries de mériter leur commission. Aujourd’hui, une commission de 50 % est la norme dans l’industrie, ce qui représente une part extrêmement importante pour les deux parties. L’artiste fournit essentiellement son inventaire sans coût pour la galerie. Cette réflexion m’a amenée à examiner plus attentivement la manière dont une galerie travaille réellement pour l’artiste afin de justifier cette commission : créer des connexions, développer son public, promouvoir son travail et bien sûr réaliser des ventes.
Les artistes disposent aujourd’hui de beaucoup plus d’opportunités pour se représenter eux-mêmes grâce aux réseaux sociaux et aux ventes en ligne. Ils peuvent atteindre un public beaucoup plus large qu’auparavant. Cette réalité influence profondément le rôle des galeries et la pression qui s’exerce sur elles, d’autant plus que tout évolue extrêmement rapidement.
Lorsque je dirigeais ma galerie, les réseaux sociaux commençaient tout juste à prendre de l’ampleur. En cinq ans à peine, ils ont progressé de façon spectaculaire et ont complètement changé les règles du jeu.
Pour revenir à la notion de représentation, cette expérience m’a également donné une compréhension plus profonde de la responsabilité qu’ont les galeries quant aux artistes qu’elles choisissent de représenter. Elles doivent être conscientes des voix qu’elles amplifient, des perspectives qu’elles incluent et des récits qu’elles mettent en avant. La sélection d’artistes d’une galerie devient un reflet très clair de sa direction, de ses valeurs et de son éthique. Ce sont des aspects auxquels je porte aujourd’hui beaucoup plus d’attention en tant qu’artiste à temps plein, précisément grâce à mon expérience de l’autre côté du processus.

Y a-t-il un artiste qui a eu une influence particulièrement marquante sur votre travail ? Si oui, pourquoi ?
Il y en a tellement.
James Turrell, que j’ai déjà mentionné, en fait certainement partie. Nous travaillons dans des médiums très différents, mais sa manière d’utiliser la couleur et la lumière pour transformer complètement l’espace et son énergie est extraordinaire. Son travail possède lui aussi une dimension mystique qui m’inspire énormément.
J’aime la façon dont il parvient à traduire une émotion, un état d’esprit ou une sensation à travers la couleur, la forme et la lumière. J’aime également la manière dont ses œuvres transforment l’espace qui les entoure.
Dan Flavin accomplit quelque chose de similaire avec la lumière. On a l’impression qu’ils peignaient avec la lumière elle-même.
Frank Stella a également exercé une influence majeure sur moi depuis ma première rencontre avec son travail à l’université. Ses œuvres sculpturales m’ont ouvert les yeux sur la façon dont la géométrie et la couleur pouvaient dépasser les limites traditionnelles de la peinture et du support lui-même. Elles m’ont poussée à explorer le bois, le relief, les formes irrégulières et d’autres possibilités. J’ai toujours admiré son audace à repousser les frontières de l’espace contenu.
J’aimais aussi la façon dont ses œuvres maintenaient la curiosité du spectateur. Elles préservaient une certaine aura de mystère en ne révélant pas tous les secrets de leur fabrication. C’est une observation que j’ai développée avec le temps et un aspect auquel je demeure très attentive dans mon propre travail.
Sur quoi travaillez-vous actuellement ? Avez-vous des projets ou des expositions à venir que vous aimeriez partager avec nos lecteurs ?
Je suis actuellement dans une phase d’exploration de nouveaux matériaux dans mon travail, en intégrant du plexiglas et des éléments transparents à ma pratique, tout en poursuivant le développement de la collection Fractured à mesure qu’elle évolue.
J’ai également plusieurs expositions en préparation et je serai heureuse d’en partager davantage dans les prochains mois lorsque le moment sera venu. Je publie toutes les mises à jour sur mon compte Instagram, alors n’hésitez pas à me suivre pour découvrir les nouveautés.
Pour en savoir plus sur l'oeuvre de Nicole Schultz: Site Web & Instagram.

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